Sarita01Témoignage de Sarita Quiroga Cladera. 

Il y a quelques mois, Nicolas Le Méhauté, par le biais de mes parents m’a demandé de vous livrer par écrit une part de ce qui restera une des plus belles expériences de ma vie.

Ressentir l’appel de ses racines

En septembre 2015 j’ai fait un stage hospitalier en Bolivie, dans la ville de Cochabamba. Je me présente, je m’appelle Sarita Quiroga Cladera, sage-femme hospitalière à Paris. A l’époque j’étais en dernière année d’école de sages-femmes et j’ai fait la demande de pouvoir réaliser un de mes nombreux stages dans mon pays d’origine. En effet, je suis bolivienne, ma famille et moi sommes venus en France l’été de mes sept ans pour y rester définitivement. Réaliser un stage en Bolivie était pour moi une évidence, je ne me pouvais m’imaginer prêter serment et exercer sans savoir ce qu’était mon métier dans mon pays d’origine. 

J’ai ainsi obtenu l’accord de mon école de Grenoble pour me rendre en Bolivie le temps d’un mois pour un stage de consultations gynécologiques et obstétricales. Sachez que la Bolivie fait partie des pays où le métier de sage-femme n’existe pas, les accouchements sont réalisés par les médecins et il existe des infirmières spécialisées, comme aux Etats Unis par exemple. Ce n’était qu’un détail car entre les médecins et infirmières que j’ai côtoyés, j’ai pu retrouver ce que je faisais dans mes terrains de stage en France.

Il faut savoir que la Bolivie a une superficie d’une fois et demi celle de la France avec dix fois moins d’habitants au mètre carré par rapport à la France. Son taux de natalité est plus élevé, tous comme son taux de fécondité( 22,31%o versus 12,38%o) (3,26 enfants par femme contre 2,08). Enfin, le nombre de médecins pour 1000 qui est un indicateur très parlant, nous montre qu’en France alors qu’il existe 3,19 médecins pour mille habitants il y en a 1,22 pour le même nombre en Bolivie. J’ai fait mon stage au sein de l’Hôpital Maternel et Infantile German Urquidi (HMIGU) qui est le plus grand hôpital public de la ville de Cochabamba, située dans une vallée fertile où l’on dit que le printemps y est éternel. L’HMIGU est une maternité dite de troisième niveau avec les équipements nécessaires pour y accueillir 10 000 naissances par an.

Un grand Hôpital dans la ville, une patientèle rurale

J’ai découvert l’Hôpital un lundi matin, j’y étais pour huit heures et j’ai été frappée par la file d’attente énorme de gens qui faisaient la queue depuis l’aube afin d’arriver à temps pour songer à avoir une place de rendez-vous le jour même. On m’a renseigné qu’il était fréquent d’agir ainsi, les patients venaient des campagnes pour se faire soigner dans les villes et ils parcouraient des kilomètres dès le lever du Soleil pour pouvoir avoir accès aux soins. Tous ne réussissaient pas à avoir un rendez-vous et le problème se décalait au lendemain. J’ai ainsi compris que le patientèle de cet hôpital était plutôt originaire des campagnes. Les gens qui avaient les moyens, se dirigeaient plutôt vers les cliniques privées. Ainsi, rares étaient les patients citadins et aisées, que j’ai croisé dans ce lieu de stage.

Ce matin même j’ai fait connaissance avec la gynécologue que j’allais suivre tous les matins pendant un mois. Elle m’a aussi donné mon planning et finalement j’ai vu que mon stage allait être très riche : des journées de consultations gynécologiques de suivi et consultations de suivi de grossesse mais aussi des journées en salle de naissance et réanimation néonatale, deux services joints.

La réalité du terrain

J’ai fait mes premiers pas en salle de naissance l’après-midi même. L’entrée des lieux côté patients était réservé à la patiente, pas de visites possibles en salle d’accouchement, ce qui veut dire pas d’accompagnateur possible. Huit brancards étaient disposés face à face dans une salle assez grande, il s’agissait de la salle où les futures mamans étaient allongées, seules, douloureuses et à jeun. Au fond de cette salle se trouvait la salle d’accouchement, trois tables d’accouchement séparées du reste de l’aile par de grands rideaux. A proximité s’ouvrait le bloc opératoire servant pour les césariennes, et au milieu, une salle de réanimation néonatale. Un grand hôpital en somme, très dépaysant comparé à ici certes, mais avec des moyens humains suffisants. Les intervenants que j’ai rencontrés étaient les « licenciadas » ou infirmières, des étudiants en médecine « internos » et « residentes » et enfin des médecins seniors.

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Les moyens matériels, eux étaient rares. Ce qui, par conséquent, faisait changer les pratiques médicales. Il fallait s’adapter à ce manque. Des exemples concrets : un appareil de monitoring pour toute la salle d’accouchement, pas d’appareil de contrôle de gaz du sang pour les nouveau-nés et parfois des coupures d’eau et de courant qui faisaient se reporter les interventions chirurgicales et annuler les césariennes. Des prises en charge adaptées à la réalité du terrain : des indications de césarienne chez les adolescentes de moins de 14 ans, des péridurales non réalisées car trop coûteuses pour les patientes, des demandes de contraception définitive de la part de femmes très jeunes et mères de plusieurs enfants déjà, mais aussi des soins palliatifs pour des nouveau-nés atteints de malformations incurables car rappelons que là-bas l’interruption médicale de grossesse doit être une décision de justice. L’avortement est d’ailleurs un sujet d’actualité car en fin d’année 2017 des discussions ont eu lieu afin de dépénaliser l’avortement dans de très rares cas.

Comme je vous le disais, les sages-femmes n’existent pas en milieu hospitalier, cependant, en milieu rural il est très fréquent de rencontrer les « parteras », des matrones. Elles ont des pratiques ancestrales, elles ont un rôle si important dans les campagnes, parfois elles sont les seules à suivre l’ensemble la grossesse d’une future maman, maman qui n’accouchera pas dans une structure médicalisée. Un reportage existe sur youtube très intéressant à regarder, il raconte le quotidien de Neda, l’une d’entre elles (« Ser partera en Bolivia » de Pabla Pérez San Martin). Les pratiques se focalisant sur la médecine ancestrale sont parfois en clivage total avec la médecine occidentale. Il m’est arrivé plusieurs fois d’être confrontée au conséquences du « manteo ». Cette pratique consiste, en fin de grossesse, à faire coucher la femme enceinte au centre d’un grand tissu. Quatre personnes, chacune tenant un coin du tissu font balancer la future mère dans l’air. Ces mouvements de balancement sont censés faire descendre la présentation fœtale dans une bonne position dans le bassin de la mère afin de rentrer en phase de travail de manière harmonieuse. Plusieurs de ces patientes ayant eu recours à cette tradition arrivaient aux urgences pour des ruptures de membranes, des décollements du placenta et dans des cas dramatiques des morts fœtales in-utéro. 

Dans cette gigantesque maternité, les murs étaient couverts de posters géants et tous différents pour dire une même chose : le biberon est interdit, ton lait est ce qu’il y a de mieux pour ton bébé. La promotion de l’allaitement maternel est si importante que la Bolivie est connue par l’OMS comme l’un des 23 pays au monde où l’allaitement maternel exclusif est supérieur à 60%.

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Une expérience gravée à tout jamais

Au-delà de l’expérience médicale c’est l’aspect humain qui a été enrichissant. Les codes culturels, les relations médecin-patient, le travail d’équipe m’ont permis  de vivre un mois inoubliable. Un mois où, malgré le dépaysement total, je me suis sentie dans mon élément. L’essentiel est au centre de tout, l’humain constitue un tout. Le plaisir de prendre soin de gens de mon pays, le plaisir de devoir apprendre quelques mots de quechua pour me faire comprendre, pour me sentir proche d’eux va au-delà d’un simple stage. Un mois attendrissant, un mois qui est tombé à un moment clé de ma vie, celui de devenir une femme consciente de ses racines. Mon vœu pour la suite est de revenir en Bolivie et voir que les choses ont évolué pour ces mères, ces enfants et ces familles. Que l’accès aux hôpitaux de proximité soit plus aisé, que les équipements permettent une prise en charge optimale en termes de santé. Je ne peux finir cet article sans faire part de mon soutien à l’ensemble du corps médical bolivien pris pour cible par le gouvernement actuel.

Sarita Quiroga Cladera