« Bien vivre », environnement, autonomie des peuples indigènes et redistribution sociale : Peut-on sortir des contradictions ?

 

Une partie de l'après-midi de l'assemblée générale fut consacrée au thème du « Bien vivre » présenté en assemblée générale il y a trois ans par Maurice, comme perspective intéressante de développement pour la Bolivie, mais aussi pour notre société à forte empreinte environnementale. Travaillant moi-même dans l'environnement et m'intéressant de près aux questions de développement durable et de décroissance, cette perspective du « bien vivre » m'intéresse beaucoup.

Je dois tout de même aujourd'hui relativiser cette promesse au regard des réalités et des orientations de développement de la Bolivie. Mais attention, ce serait sans doute une erreur de jeter le bébé avec l'eau du bain !

J'avais été écouter le ministre des affaires étrangères de Bolivie, David Choquehuanca Cépedes en visite à Genève en janvier 2016. Il avait alors détaillé la notion de « Bien vivre » portée par le gouvernement bolivien : un projet pour la Bolivie, mais aussi pour le monde, basée sur une cosmo-vision andine visant à revenir à l'équilibre, la Pacha. Il s'agissait d'une recherche d'harmonie entre les humains, mais aussi avec ce qui constitue le monde, tout ce qui nous alimente, toutes les choses de la nature. Selon le ministre, la Bolivie s'engageait alors vers un long processus de redécouverte des savoirs et des relations de l'homme à ses semblables et à la terre (Wipala). Cette redécouverte devait permettre de faire émerger des solutions pour résoudre les différentes crises du capitalisme, de la pauvreté, alimentaires, climatiques, des migrations, des valeurs... etc., avec cette idée omniprésente d'un mode de développement en question, et d'un capitalisme surpuissant ne générant que pauvreté. D'où les nouveaux droits défendus par le gouvernement : droits humains (droits économiques, politiques...) mais aussi « droits cosmiques » (droits indigènes, droits de la Terre Mère...). En d’autres termes, la Bolivie était en recherche d'un nouvel ordre mondial basé sur le « bien vivre » individuel et collectif pour trouver une alternative au capitalisme et sortir de la pauvreté (objectif du gouvernement : zéro pauvres).

 

1Mamani

 

David Choquehuanca Cépedes termina son allocution en citant le processus actuel de récupération des ressources naturelles par le gouvernement, participant de ce nouveau paradigme. Ces ressources étaient vendues autrefois aux entreprises transnationales qui ne payaient presque rien (concessions, loi de privatisation de l'eau), leur exploitation constituant un « pillage » du pays. Ainsi la guerre de l'eau en 2000 fut une 1ère victoire contre le modèle néolibéral. Dans cette même ligne directrice, le ministre considérait la nécessité de continuer à s'organiser pour défendre l'intérêt des boliviens : « aujourd'hui le lithium est à tous les boliviens » ! « Bien vivre » et lithium donc !

2Guerreeau

 

La journée d'échanges au camping du Terroir l'année dernière m'a également permis de poursuivre cette réflexion avec la présence d'un représentant de la mission permanente de Bolivie à l'ONU de Genève. Celui-ci, au cours de sa présentation a insisté sur la redistribution des richesses qu'a permise la prise en main des richesses naturelles du pays par le gouvernement. Cette réalité, même si on peut la nuancer, est un constat largement partagé. Toutefois, des questionnements, voire des critiques ont pu poindre à cette occasion, en particulier concernant l'expansion des cultures OGM, et, d'une façon générale, le développement d'un modèle économique peu respectueux de l'environnement... Le représentant de la Bolivie expliquait qu'après 500 ans de colonisation et de pillage des ressources naturelles, il fallait du temps pour changer de modèle économique.

3viergemontagne-potosi

Ne serait-ce donc qu'une question de temps ? La Bolivie ne serait-elle pas finalement confrontée à la même problématique que nos pays développés pour qui la croissance économique et la destruction de l'environnement qu'elle génère sont la condition nécessaire à la réduction à court terme de la pauvreté ?

Le livre « Extractivisme » d'Anna Bednik (2015, éditions du Passager clandestin) vient éclairer cette question par une analyse des projets miniers, grands barrages, exploitations agricoles industrielles... etc. mis en œuvre à travers le monde. L'auteur y décrit la chaîne extraction-production-consommation-déchets et met en cause le « système de besoins » qui alimente cette spirale destructrice sans fin. En s'appuyant de façon très documentée sur les exemples latino-américain, notamment bolivien, elle fait le constat d'une justice sociale conquise par le sacrifice des milieux naturels et des cultures locales. Pour elle, malgré les attentes des populations indigènes de la fin du pillage des territoires et des conséquences dévastatrices des extractions industrielles, les politiques actuelles de développement de la Bolivie conduites par la gauche progressiste sont dans la continuité des politiques néolibérales des années 1990. Et pour cause : selon un modèle de développement classique, la rente des matières premières doit permettre au pays de passer aux stades de développement suivants (économie de transformation, de services…). Quoi qu’on en attende, l'Amérique latine, victime d'une « malédiction de l'abondance », a donc toujours les veines ouvertes ! Avec son « nationalisme des ressources » et ses « zones de sacrifice », la Bolivie reste « exportatrice de la nature » : les produits primaires (gaz représentant 27% des recettes fiscales du pays, or, argent, platine, étain, zinc, soja) constituent 95% des exportations boliviennes. 24% des terres arables sont plantées de soja transgénique.

Ces exportations, appuyées par la hausse du prix des matières premières de cette dernière décennie, ont permis le financement des programmes sociaux et la réduction de la misère. De fait les économies latino-américaines ont bien résisté lors de la crise de 2008-2014, mais avec pour conséquence une forte dépendance face aux prix des matières premières en chute depuis 2014. Cette baisse des cours a entraîné un redoublement des efforts pour attirer les « industries extractivistes » et une multiplication des zones sacrifiées au nom du développement.

Ainsi, selon l'auteur, les équilibres fragiles des salares, qui comportent près de 60% du lithium mondial, sont promis à la destruction compte tenu de la ressource stratégique pour le développement du parc de voiture électriques mondial, mais aussi des téléphones portables, des ordinateurs etc. que représente ce métal. « Nous ne mangeons pas de batteries » est le cri de détresse des communautés qui y vivent aujourd'hui de l'exploitation artisanale du sel, de l'élevage et de cultures vivrières, communautés vouées également à subir de profondes transformations. Même si la consultation des populations indigènes est inscrite dans la constitution, ces consultations « font perdre beaucoup de temps » d'après le président Evo Morales qui a pris un décret en 2015 pour faciliter les projets pétroliers et gazier dans les territoires indigènes et les aires protégées. En 2011, la colère des communautés locales face à un projet routier qui coupait en 2 le territoire indigène TIPNIS est un exemple des mouvements de résistance et de protection de la nature discrédités par le gouvernement.

4moissoneusesLe livre « Extractivisme » n'apporte pas de nuance sur les différentes forces en présences au sein des instances de pouvoir de la Bolivie (comme par exemple les tentatives d'autonomie de la région de Santa Cruz ou encore les différences de sensibilités au sein des institutions). Mais il met en lumière l'écart pressenti entre le discours officiel sur l'environnement et sur les cultures indigènes et la réalité. Ce livre fait aussi le lien entre cette réalité latino-américaine et nos modes de consommation, modifiés à la marge par de « fausses solutions » visant à faire perdurer le système « extraire-produire-consommer-jeter » : croissance verte, dématérialisation illusoire de l'économie par le numérique... Cet essai dénonciateur décrit des réalités différentes reliées entre elles au sein d'un monde commun.

Le « bien vivre » latino-américain serait-il donc condamné à rejoindre notre « développement durable » et notre « croissance verte » dans l'étagère des éléments de langage visant à maquiller la réalité d'un monde en train de sombrer ? Peut-être pas... Le documentaire réalisé par le CCFD Terre Solidaire sur les actions de l'ONG bolivienne CIPCA est une piste intéressante. Le CIPCA est une structure de recherche et de promotion de la paysannerie qui lutte contre la déforestation, les dérèglements climatiques et pour la souveraineté alimentaire en Bolivie. Elle développe notamment l'agroforesterie dans les basses terres du pays, en alternative à la monoculture intensive. L'approche adoptée consiste à diversifier les cultures, à effectuer des rotations régulières, à réutiliser les semences produites localement et à lutter solidairement pour la maîtrise de la terre. Ce mode de production agricole permet aux communautés et aux petits producteurs de s'affranchir des relations de dépendance économique avec les groupes agro-industriels, de préserver la biodiversité tout en dotant les familles de moyens de subsistance. 

Ce mode de production, qui est encore loin aujourd'hui de concerner la majeure partie des paysans boliviens, est finalement très proche des mouvements paysans qui se développent chez nous (agriculture biologique, permaculture...). Un chemin commun pour « bien vivre », à parcourir ensemble ici et là-bas ?

Nicolas Le Méhauté

A voir ou à lire :

  • Film du CCFD : Des alternatives au dérèglements climatiques en Bolivie (20 min) - ccfd-terresolidaire   (cliquez sur le lien pour visionner les vidéos)
  • Extractivisme, Anna Bednik, le Passager Clandestin, 2016