Deux regards sur la Bolivie d'aujourd'hui  - 2017 -

D'abord : Natty qui est économiste, ingénieure agronome, enseignante à l’Université catholique de La Paz. Lors de son passage en France, ce mois de juillet, voilà ses réponses à nos questions pour « Solidarité Bolivie ».

Et ensuite : les questions de Maurice au P. Ruben, de Potosi, qui était de passage à Annemasse au début du mois de juin, terminant 2 années de master en Bible, en Espagne.

 

Les réponses de Natty interrogée par Maurice et Pierre

Où en est l’économie bolivienne ?

C’est toujours l’économie d’un pays  d’abord producteur de matières premières, minerais, gaz, pétrole. Ce sont  nos principales ressources, nous n’accédons toujours pas à une économie de transformation des matières premières. L’agriculture continue à être un secteur important, je regrette qu’il n’y ait pas de recherche pour une agriculture soutenable et non dépendante de l’extérieur. Nous ne produisons pas nos semences, les pommes de terre, les  tomates, les oignons viennent du Pérou, les pommes et kiwis du Chili. Il n’y a pas une politique de souveraineté alimentaire. Il y a une consommation Bio, un marché avec une production locale. L’économie informelle n’a pas diminué. Selon les statistiques, le travail formel a augmenté, il s’agit des emplois publics, gérés par le parti, le MAS, le secteur privé ne s’est pas développé. Il n’y a pas d’investissement majeur avec des perspectives de création d’emplois : un projet de production d’électricité dans le nord du pays, avec un grand barrage, a été stoppé pour le respect de l’environnement, les recherches de gisement de gaz rencontrent de gros problèmes, le maintien de la Comibol( cop.minière bolivienne) à Huanuni se fait avec pertes, le projet d’exploitation et de transformation du litium au salar, en partenariat avec les chinois, n’est pas clair à ce jour. L’inflation reste stable, c’est un facteur positif au cours de toutes ces années, mais les réserves des banques parvenues à des niveaux jamais atteints, sont en train de diminuer, à cause de la baisse des prix des matières premières.

Migrations, qu’en-es-t-il aujourd’hui ?

Elle a diminué et changé de destination : elle est plus avec les voisins et moins avec l’Europe, les USA, plus avec le Chili qu’avec l’Argentine et le Brésil. Elle reste une source d’espoir dans un pays où les emplois demeurent très déficitaires.

Réforme éducative ?

C’est une loi majeure du gouvernement  indigène dans un projet de « décolonisation des esprits ». Elle avait été longuement préparée. La question qui s’est posée, c’est celle des moyens pour la mettre en œuvre afin de ne pas rester à quelque chose de superficiel. Il y a tension entre les heures dédiées à ce travail de décolonisation culturelle et le temps dédié à l’apprentissage des fondamentaux, le langage et le calcul. Autre tension, c’est la répartition du tour du matin, de l’après-midi et du soir, traditionnel dans la plupart des établissements scolaires : Le  tour du matin est sensé se prolonger l’après-midi, alors où va étudier le tour de l’après-midi, prévu dans les mêmes locaux ? Il faut beaucoup de temps pour la mise en œuvre d’une loi qui touche l’éducation, il faut aussi dépasser ce blocage : la culture, c’est quelque chose de vivant qui bouge en permanence. Une décolonisation culturelle ne peut signifier se fixer sur une culture passée.

Evolution du pouvoir,

Le gouvernement d’Evo  évolue vers un pouvoir dictatorial, avec un langage vulgaire et machiste que je ne supporte pas. « Evo, nous ne sommes pas sorties de ta côte » dicton d’un groupe féministe de La Paz. Les « affaires » se multiplient, c’est en général difficile de trouver les coupables, il y a des inculpés qui jouent le rôle de bouc émissaire.

En conclusion,

Une chose positive= c’est la  reconnaissance des indigènes, avec leurs droits, leurs langues ;

Une erreur, le gouvernement croit qu’il fait toujours bien, sans erreur ;

Un défi, accepter de laisser le pouvoir.

Propos recueilli par Maurice Cusin et Pierre Marmilloud

 

 

Les questions de Maurice au P. Ruben, de Potosi.

Maurice :

  • A El Alto, nous avons beaucoup travaillé en éducation populaire, avec une assistante sociale, le P. Gregorio Iriarte, avec ses analyses sur le changement social et le rôle du mouvement populaire était notre repère dans cette action : l’arrivée d’Evo Morales a signifié une grande joie. Avec les années, beaucoup de questions surgissent, je ne peux enlever de la tête que sa venue a été historique, avec un impact sur les gens, le peuple d’en bas. En 2014, lors de ma dernière visite, j’entendais couramment qu’Evo s’était laissé prendre par les excès du pouvoir, que beaucoup prenaient leur distance et que les rancœurs se multipliaient,

Ruben :

  • Je vois qu’ici, en Europe, les médias ne disent pas ce qui se passe en Bolivie. C’est sur Facebook que l’on peut s’informer. Evo, comme président de Bolivie, a suscité beaucoup d’espérance, parmi les prêtres également. Avec le temps est apparue la « mano negra » (la main noire). Le vice président, ancien guérillero, a beaucoup de pouvoir. Il y a eu des problème de violence sérieux à Santa Cruz et Pando. Il y  a eu le changement de la loi électorale, en éliminant à tous les niveaux les responsables qui pouvaient  être gênant, il y a eu le coup monté sur le dos du terrorisme à Santa Cruz, le but est toujours le même, faire le vide et faire apparaître Evo comme seul leader. Il y a eu les réactions musclées du pouvoir envers la marche des Indigènes, la marche des handicapés. Sur le plan économique, les choses ne sont pas claires. Où en est notre dette ? les ventes de gaz diminuent et il n’y a pas beaucoup de réserves, comme on le dit et il n’y a pas d’explorations nouvelles. La politique minière n’est pas claire. La mine privée de San Cristobal où Evo est actionnaire jouit d’un statut en contradiction avec ce qui est annoncé,

Maurice : 

Nous savons le pouvoir des USA de manipuler l’info ; jusqu’à quel point les infos ne sont elles pas faussées ?

Ruben :

Le gouvernement a fait passer une loi pour justifier une information contrôlée par le gouvernement. Evo se réfère volontiers à la parole du leader indien Tupaj Katari « Je reviendrai et je serai million » Avec une vision positive de l’action du gouvernement, ce que je peux souligner :

  • L’énergie électrique dans les campagnes,
  • L’équipement sportif dans tous les villages, avec cependant ces questions : est-il toujours utile ? et pourquoi il a souvent passé avant le poste de santé ?
  • Amélioration notoire du réseau routier,
  • Auto estime des indigènes, avec parfois un versant négatif : un certain mépris de l’autre.
  • Présence du Président avec des visites dans des coins reculés du pays,
  • Mise en avant des richesses culturelles du pays ( folklore bolivien)

Maurice :

La  posture laïque de cet Etat a obligé l’Eglise à se situer autrement. En 2014, j’ai eu le sentiment que l’Eglise l’acceptait mal,

Ruben :

Cette posture a eu quelles conséquences ? l’Eglise assumait des services importants dans la santé et l’éducation ; elle a été contrecarrée par des impôts, des suppressions, comme l’école normale de formation des maîtres en religion. Ce changement entraîne l’Eglise à se centrer sur sa mission, à aller à l’essentiel.

Maurice :

Comment tu vois le futur ?

Ruben :

Je crains le même processus que celui que vit le Venezuela. Se profilent les élections de 2019, le vice président a déjà annoncé qu’Evo était candidat, en contradiction avec la constitution, il est prêt à tout pour rester au pouvoir.